Quand l’administration rencontre la médiation

Les centres de gestion de la fonction publique territoriale, partenaires des collectivités locales, s’ouvrent à la médiation. En avant-première, les regards croisés d’Anne Joubert et d’Hervé Chavas scrutent l’horizon de la justice du XXIème siècle …

(Inter-médiés N°3)

Trente-neuf centres de gestion de la fonction publique territoriale se sont portés volontaires pour expérimenter, à compter de 2018, la médiation préalable obligatoire telle que prévue par la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle.

Ces centres pourront servir d’intermédiaire entre l’agent et son administration, afin d’éviter les contentieux et de trouver une solution en cas de litiges concernant la rémunération, les détachements, la formation ou encore l’adaptation des postes de travail. Un décret d’application précisant les modalités concrètes de mise en œuvre vient de voir le jour (2).

Inter∞médiés : quel constat vous a conduit à considérer que la médiation avait toute sa place au sein de l’administration ?
H.C.:
les grandes administrations sont toutes confrontées aux mêmes phénomènes. Une explosion des tensions dans les relations de travail, des managers dans l’incapacité de les apaiser – quand ils n’en sont pas à l’origine –, ou qui les attisent eux-mêmes. Les situations sont souvent connues, ça dure depuis des mois ou des années, nombre de rapports ont été écrits, les personnes sont coachées, rien n’y fait. Au-delà, c’est l’impossible dialogue entre les porteurs des grandes transformations du service public et les personnels qui les mettent en œuvre, les vivent au quotidien, les subissent sans avoir le droit à la parole ou être seulement entendus. Sans langage commun, sans même de temps ou d’espaces de partage, le choc est inévitable.

A.J. : effectivement, toutes les enquêtes du type baromètre social montrent un malaise, un mal-être dans la fonction publique. Manque d’effectifs, charge de travail, dysfonctionnements dans l’organisation, perte de sens dans les missions de service public, réformes successives incomprises, manque de communication, urgences du quotidien sans opportunité de se poser pour réfléchir : les relations conflictuelles s’inscrivent toujours dans un contexte difficile. Lorsque le collectif se porte mal, les conflits surgissent et le dégradent, comme dans un cercle vicieux.

Quelles réticences, mais aussi quelles satisfactions avez-vous éprouvées en expérimentant la médiation au sein du ministère des Solidarités ?

A.J. : Il a d’abord fallu convaincre certaines directions d’administration centrale, des organisations syndicales parfois réticentes et surtout faire connaître ma mission. En m’appuyant sur des relais comme les conseillers de prévention, médecins, assistantes sociales et services de ressources humaines, tous ont très vite compris la complémentarité que leur apportait la médiation comme outil de prévention et d’apaisement favorisant la qualité de vie au travail et la santé des agents. Aujourd’hui les demandes de médiations proviennent pour 60% de la hiérarchie (rares sont celles qui passent par la DRH à Paris), mais aussi directement des agents ou des syndicats. La phase d’expérimentation est maintenant derrière nous et ma mission a été pérennisée mais il faudra à terme plusieurs médiateurs. Je suis satisfaite aussi de voir d’autres ministères expérimenter la médiation au sein de leurs services.

Avez-vous une approche spécifique de la médiation qui tienne compte des usages et du mode de fonctionnement particulier des relations au sein de l’administration ?

H.C. : je suis un tiers réflexif. Je ne me substitue pas à mes interlocuteurs. Je me place à leur côté. Je cherche à apprécier avec eux la responsabilité qui leur incombe dans les situations conflictuelles qu’ils vivent et celle qu’ils pourraient endosser pour les dépasser. Sans débauche de moyens, discrètement, généralement seul, je me mets à la disposition des personnes, des individus, des groupes, des collectifs.

Je veille à accorder tout mon temps aux médiés, car j’ai la conviction que le monde professionnel est non seulement saturé de technologies, mais aussi d’injonctions managériales qui captent l’attention. Au point que tenir une conversation approfondie, s’emparer d’un problème complexe, pousser un raisonnement devient chose difficile, voire impossible.

Proposer un temps d’échange, détaché de tout objectif de production ou de réalisation, à des individus ou des groupes en confrontation pour tisser un récit, a un effet proprement sidérant. Je me rends compte que cela ne leur a jamais été proposé ou suggéré. Je suis le premier à le leur offrir. La lenteur, le silence, le regard, la parole, l’écoute, l’imagination créatrice sont pour moi de puissants facteurs de médiation.

A.J. : comme médiatrice interne, je bénéficie à la fois d’une totale indépendance et autonomie vis-à-vis de la hiérarchie, des syndicats et parties prenantes que je ne connais pas, et d’une bonne appréhension du fonctionnement des différents services, centraux et décentrés, des ministères. Je partage un sens de l’intérêt général et du service public avec les agents et je n’ai pour priorité que leur bien-être ou, au minimum, leur mieux-être. Je prends le temps de rencontrer chacun(e) individuellement, d’écouter avec bienveillance et empathie leur récit des événements, les ressentis, points de vue de chaque médié. La seconde phase réunit l’ensemble des acteurs. Chacun écoute l’autre, se met à sa place par un changement de regard, ce qui permet de lever les interprétations et malentendus, de comprendre les souffrances de l’autre et ses réactions. Puis les médiés, s’ils le souhaitent, peuvent co-construire des évolutions dans l’organisation du travail, proposer des formes innovantes de dialogue, etc., que je peux porter auprès de leur responsable. Régulièrement, je suis sollicitée, que ce soit par la hiérarchie, les médecins ou conseillers de prévention, assistantes sociales, syndicats ou agents eux-mêmes, pour un conflit entre deux personnes. Et les autres agents demandent à me rencontrer aussi, alors la médiation devient collective. Le conflit entre deux ou plusieurs agents représente souvent une mise en lumière de problèmes structurels.

Diriez-vous que l’effet bénéfique de la médiation, c’est de se libérer du conflit et de se retrouver ?

H.C. : ça marche au-delà de toute espérance ! Mon constat, mais aussi ma conviction, c’est que l’engagement d’un individu, en l’occurrence le médiateur, dans une relation simple et juste peut, en un instant, changer l’ambiance. Il est très fréquent que deux personnes qui s’affrontaient retrouvent la force de se parler, que des dizaines d’autres reconstituent un collectif qui avait implosé, que le maltraitant rende son tablier. On me dit souvent : “Vous n’y arriverez pas, ça dure depuis trop longtemps, personne n’a voulu voir”, et c’est précisément là que la médiation agit puissamment. Car les individus s’épuisent dans le conflit, ils en sont prisonniers. C’est comme si le médiateur leur offrait la possibilité de se libérer de leurs rets.

A.J. : je suis à chaque fois surprise de constater comment des situations ayant suscité une grande violence, verbale et parfois physique, peuvent s’apaiser rapidement. Parfois, les personnes changent d’attitude et se redisent bonjour avant même d’entamer la seconde phase, celle de la réunion avec le tiers médiateur. Je reçois aussi de nombreux messages m’informant que l’ambiance du service a totalement changé grâce à la médiation, même si ce n’est pas un remède miracle, car je ne peux créer de postes ni agir sur certains problèmes structurels. La médiation permet juste de mieux vivre dans un contexte donné, de retrouver l’envie de venir travailler sans boule au ventre, de renouer des liens, de renforcer les solidarités, et c’est déjà beaucoup.

Propos recueillis par Patrice Coster

(1) CIFFOP : centre interdisciplinaire de formation à la fonction personnel.
Premier centre en ressources humaines, il a été créé en 1971 à l’initiative visionnaire de Madame le Professeur Nicole Catala avec le concours de plusieurs DRH, à l’université Paris II Panthéon-Assas.
(2) Décret n° 2018-101 du 16 février 2018 portant expérimentation d’une procédure de médiation préalable obligatoire en matière de litiges de la fonction publique et de litiges sociaux.
Le présent décret est pris pour l’application du chapitre IV de l’article 5 de la loi n° 2016-1547 du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle.
Il peut être consulté sur www.legifrance.gouv.fr

Anne Joubert, administratrice civile, est la médiatrice nationale des ministères des affaires sociales, santé et travail, auprès des 30 000 agents que regroupent ces ministères, en administrations centrales et services déconcentrés.
Elle était précédemment déléguée aux actions en faveur des personnes sans domicile fixe au Secrétariat général de la Ville de Paris.

Hervé Chavas est médiateur, consultant et formateur. Il connaît bien le monde des services publics, où il intervient régulièrement comme tiers réflexif. Après avoir été cadre territorial à la DRH de la ville de Lyon, il a fondé son cabinet en 2005. Il est aussi maître de conférences associé au CIFFOP (1) de l’université Paris II Panthéon-Assas.