I have a dream… J’ai un rêve… Ich habe einen Traum…

“Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots.” (Martin Luther King).

Christel Schirmer, correspondante et contributrice permanente à Intermédiés, nous emmène à travers quelques réflexions et questionnements dans un monde où la fraternité et la solidarité constitueraient le ciment de la société.

Le 28 août 1963, Martin Luther King prononce son discours qui, aujourd’hui, est connu dans le monde entier “I have a dream”.1 Depuis quelques années, au vu de ce qu‘il se passe en Europe et dans le monde, je pense souvent à cette phrase. Il existe un rêve qui est, me semble-t-il, commun à tous les êtres humains : celui de vouloir vivre confortablement et en paix. Cela ressemble à une poupée russe, tant il inclut d’autres rêves : le rêve de liberté, le rêve de prospérité, le rêve de fraternité et celui d’une vie meilleure pour nos enfants et nos petits-enfants, etc.

Les êtres humains sont courageux et volontaires, parfois téméraires : depuis la nuit des temps, ils se mettent en marche et en quête pour réaliser leurs rêves. Souvent, malheureusement, par désespoir et pour survivre. Les plus démunis sur notre planète n’ont rien à perdre (à part leur vie) en quittant leurs pays où règnent la misère et la violence.

Ne fermons pas les yeux : en 2018, un milliard de personnes, tous continents confondus, était en mobilité suite à des crises politiques, des famines, des guerres, la plupart au sein de leur propre pays. Deux cent millions se réfugient dans des pays voisins, contrées très pauvres pour la plupart qui les accueillent comme ils peuvent. Les pays riches, dont les nations européennes, accueillent beaucoup, beaucoup, beaucoup moins. Les prévisions pour 2050 annoncent des chiffres  multipliés par deux, et pas uniquement en raison du réchauffement climatique.  2

« Nous sommes tous des migrants… »

Cela nous renvoie à notre propre histoire : nous, Européens, ne sommes-nous pas allés au cours des siècles, par milliers ou par millions, peupler d’autres contrées et d’autres continents ? Ne sommes-nous pas partis nous réfugier ailleurs, lors des guerres de religion, des famines, des poursuites idéologiques et d’autres catastrophes naturelles ? Nous sommes tous des migrants ou issus des migrations ! Il y a donc là quelque chose que nous avons en commun.

Aujourd’hui, les cultures, les idéologies et les idées se mélangent à une vitesse grande V. Comment pouvons-nous trouver le plus petit dénominateur commun qui permet à chaque individu et à chaque communauté de se sentir reconnu(e)  et représenté(e) dans ses besoins, peu importe où il (elle) vit ? Comment pouvons-nous concilier les valeurs des uns et des autres quand elles sont parfois diamétralement opposées ? Quelles règles et quelles limites devons-nous instaurer pour garantir le respect de la liberté qui régit nos pays ? Quels droits et quels devoirs peuvent être exigés par les uns et les autres ? Bref, comment pouvons-nous coexister  en harmonie lorsque nous ne vivons pas dans le même monde, tout en nous tenant porte à porte ?

Véra Birkenbihl disait  que chaque personne est un Robinson et que nous vivons toutes et tous sur une île déserte.3 Tantôt, nous pouvons nous rapprocher et, lorsque nous avons des valeurs, des avis et des intérêts en commun, la communication devient possible. Tantôt, nos formatages, expériences de vie, opinons et croyances sont tellement éloignés que nous ne pouvons pas communiquer. Dans ce cas, nous devons bâtir des ponts pour  nous rejoindre, là où nous sommes. Accepter que l’Autre est autre et qu’il a le droit de l’être sans être jugé, dévalorisé, rejeté, voilà une posture qui fait partie de la formation du médiateur, mais rarement de la formation dans la vie de tous les jours. 

Comment gérer l’inévitable conflit ?

Ne nous leurrons pas : lorsque nous partons vivre ailleurs, nous ne voulons pas devenir et être comme les autres, nous voulons avoir ce qu’ils ont, c’est-à-dire la paix, la prospérité, le bonheur, etc. ! Mais, en aucun cas nous ne souhaitons abandonner nos croyances, nos valeurs, nos traditions, nos habitudes, nos modes de vie. Nous voulons rester ce que nous sommes et c’est notre droit en tant qu’être humain. Il nous est difficile de concevoir, ou seulement d’imaginer, qu’en quittant nos pays et nos civilisations, nous devrons laisser derrière nous une partie de nous-mêmes, de notre être essentiel.

Ceux qui nous accueillent, avec la meilleure volonté du monde, avec empathie et fraternité, avec bienveillance et amour pour leur prochain, n’imaginent pas toujours à quel point leur vie sera impactée par notre présence. Leur “système”, ébranlé, ne sera plus jamais le même qu’auparavant. Les conflits qui en résultent sont normaux et inévitables.

Dès lors, comme en médiation, il est important que chacun puisse expliquer sa position, exprimer ses besoins, exposer son point de vue. Il est important que chacun soit écouté et entendu.  Il est important de pouvoir dire ce qui nous sépare pour ensuite chercher et trouver ensemble ce que nous avons en commun, ce qui nous relie, ce que nous pouvons partager, ce qui peut nous enrichir mutuellement.

Si nous restons figés sur les points qui nous différencient et sur ce qui nous sépare, nous rentrons dans l’escalade du conflit et irons tout droit au point de non-retour : ensemble dans la ruine. La phrase de Martin Luther King résume cela.

Lors de ma formation à la médiation, notre professeur en psycho-sociologie nous a avertis : “Si vous êtes ici, il y a une raison. Vous ne sortirez-pas indemne de cette formation.” Elle disait vrai et il y avait des raisons pour mon intérêt à la médiation.  J’ai grandi dans les années 1960 dans un village catholique (en Allemagne) où nous étions 1 % de protestants. Nous étions presque considérés comme des hérétiques, des “mécréants”. Pourquoi ? Du haut de mes 6 ans, je ne comprenais pas. Ce que je ne comprenais pas non plus, c’était  la raison pour laquelle mes cousines ne pouvaient pas venir à mon anniversaire. La moitié de ma famille habitait en effet dans la zone occupée par les Russes, la RDA, et n’avaient pas le droit de voyager dans un pays impérialiste.  

Je ne comprenais pas non plus pourquoi il y avait la famine au Biafra (1967 à 1970), la guerre du Vietnam, et pourquoi moi, j’étais bien au chaud, bien en sécurité… J’ai toujours voulu comprendre : “comment se fait-il que … ?” C’est une question que le médiateur pose souvent. Comme Martin Luther King, j’avais un rêve : je voulais relier les hommes et les peuples et participer à la création d’une humanité meilleure et plus fraternelle. N’est-ce pas là une belle mission pour des médiateurs aujourd’hui, en Europe et ailleurs ? Pour accomplir cette mission, il existe une méthode qui a fait ses preuves. C’est un autre grand homme qui nous la livre : “Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde !” (Mahatma Gandhi).

Par Christel Schirmer

(1) Martin Luther King devient le plus jeune lauréat du prix Nobel de la paix en 1964 pour sa lutte non violente contre la ségrégation raciale et pour la paix. Il sera assassiné le 4 avril 1968
https://www.jeuneafrique.com/168911/politique/i-have-a-dream-le-texte-int-gral-en-fran-ais-du-discours-de-martin-luther-king/

(2) https://www.rphfm.org/daccord-laccueil-migrants/

(3) Vera Birkenbihl, Inselmodell (Komm auf meine Insel)