Résonances intérieures au cœur du tumulte

En ces jours où la guerre meurtrit le Pays des Cèdres, mon Liban, je me découvre en train de marcher sur un fil tendu entre la peur, la colère et la confusion. Chaque matin, je me lève avec le poids des nouvelles, avec l’incertitude qui pèse sur tout ce qui m’entoure. Le tumulte du dehors se mêle à celui du dedans : mes émotions se heurtent, se contredisent, s’amplifient. La peur pour la sécurité de ma famille, la frustration devant l’injustice, la colère contre ce qui semble immuable et le stress constant des décisions à prendre. Tout cela crée une tempête intérieure qui me dépasse parfois.

Un conflit s’installe en moi.

Je me sens troublé par la violence qui semble s’infiltrer en moi. Mon esprit est un champ de bataille où mes émotions s’affrontent sans règles, et je perds souvent le contrôle. La colère cherche à dominer, la peur me paralyse, et la frustration me pousse à des jugements précipités. Pourtant, au milieu de ce chaos, une part de moi aspire à la mesure, à la réflexion, au calme, mais surtout à la paix. Je cherche un point d’ancrage, un espace où je pourrais respirer et réorganiser mes pensées, mais en vain : elles sont toutes en conflit !

Le conflit ne se joue pas seulement autour de nous. Il naît à l’intérieur de nous-mêmes. Il surgit de cette tension entre ce que je ressens, ce que je crois juste et ce que je voudrais être capable de faire. Il surgit de ce mélange de réactions instinctives et des responsabilités professionnelles, de ma conscience que chaque mot, chaque geste, et même le silence ont un poids.

Dans ce tumulte et ce silence, je découvre que mes savoir-faire habituels de médiateur — ceux qui m’ont toujours permis d’écouter, comprendre, relier et aider — semblent brouillés. Mes techniques, mes repères, mes habitudes de dialogue, que j’ai pratiquées des années durant, ne suffisent plus. Je me sens à la fois perdu et épuisé, comme si l’expérience et la pratique avaient été suspendues par la force des émotions qui m’envahissent et la situation qui écrase ma paix intérieure.

La colère surgit à chaque instant, parfois disproportionnée, face à ce que je crois juste ou injuste. La peur me serre la poitrine, et paralyse mes décisions. La frustration me rend impatient, irrité, incapable d’une écoute calme ou d’une analyse mesurée. Le stress quotidien, constant et insidieux, brouille mes pensées, m’empêche de voir ce qui devrait être clair.

Et il y a ce silence. Ce silence lugubre et lourd qui m’enveloppe et m’oppresse. Un silence qui bloque, qui retient mes mots et me retient moi-même. Il crée une frontière invisible entre mes émotions et ma raison, entre mes intentions et mes actions. Il m’empêche de me connaître, de comprendre les réactions des autres, et même d’entendre ce que je ressens vraiment. Dans ce silence, les sentiments se heurtent sans se rejoindre, et chaque émotion devient un obstacle à l’autre. La peur, la colère, la frustration, le doute … tous restent enfermées derrière ce mur que je n’arrive pas à franchir.

Mon moi est en conflit !

Peut-être est-ce précisément dans ces moments de tumulte que se révèle la nécessité d’un médiateur en soi. Car lorsque les émotions s’affrontent et que chacune réclame toute la place, l’esprit devient un territoire fragmenté où plus rien ne se répond. Comme dans tout conflit, lorsque les voix opposées ne parviennent plus à s’entendre, la présence d’un tiers devient indispensable. Non pour trancher, ni pour faire taire, mais pour permettre à chaque voix d’être entendue et de retrouver sa juste place.

Aujourd’hui, ce tiers, je le cherche en moi.

Et c’est justement ce silence qui révèle combien sa présence en moi est indispensable pour transformer ce tumulte en clarté. Une présence intérieure capable d’accueillir la peur sans la laisser régner, d’entendre la colère sans qu’elle m’aveugle, de reconnaître la frustration sans qu’elle ne ferme le dialogue. Une présence capable de retisser patiemment les liens entre ces émotions dispersées, afin que le tumulte cesse d’être une bataille et devienne, peut-être, un espace où quelque chose en moi puisse à nouveau se comprendre. C’est peut-être cela, au fond, cette présence intérieure que je pourrais appeler le « Moi-Médiateur ».

« Moi- Médiateur », où te tiens-tu lorsque le tumulte envahit tout mon espace intérieur ?

Pourquoi ce silence lorsque mes émotions se heurtent sans parvenir à se comprendre ?

Pourquoi cette absence au moment même où j’aurais le plus besoin de toi pour rétablir le lien entre ce qui s’oppose en moi ?

Comment retrouver la clarté lorsque mon propre esprit devient lui-même un champ de bataille ?

Moi-Médiateur …que tes réponses puissent guider mes pensées et mes émotions vers une paix interne et transformer cette agitation en un dialogue intérieur fructueux.

Aide-moi à traverser ce silence, pour m’apprendre à entendre ce que mes émotions disent, à reconnaître leur valeur sans qu’elles m’aveuglent.

Gardien de mon équilibre interne, aide-moi à réconcilier ce qui s’oppose en moi, transforme le tumulte et l’inaction en un espace clair où mes sentiments peuvent dialoguer, où la colère peut être comprise, où la peur peut être accueillie, et où la frustration peut se convertir en énergie constructive.

Tu es cette voix qui me rappelle que la médiation commence en soi. Que ce n’est pas seulement un savoir-faire pour les autres, mais un art de restaurer le lien avec soi-même, de franchir les silences, d’ouvrir des ponts intérieurs là où les émotions s’affrontent.

Sans toi, je me sens dispersé, bloqué, prisonnier de mon propre silence. Avec toi, je peux espérer retrouver la clarté, la patience, et cette force tranquille qui me permet de transformer la tension intérieure en discernement, la peur en vigilance, la colère en énergie constructive. Avec toi, je peux espérer restaurer en moi ce pont fragile, redevenir le médiateur — d’abord pour moi-même, puis pour ceux qui comptent sur moi. C’est en retrouvant cet équilibre en moi que je peux commencer à regarder le monde avec plus de clarté, sans être submergé par le tumulte extérieur.

En ces temps incertains, la première médiation à protéger est celle qui se joue en nous-mêmes. C’est dans cet espace intime, entre la peur et la colère, la frustration et le doute, que commence encore la possibilité d’un dialogue, d’une décision juste et d’une humanité préservée. C’est ce travail intérieur ; cette capacité à accueillir et ordonner ce qui se déchire en nous, qui nous offre la lucidité nécessaire pour observer et comprendre les conflits extérieurs, sans être envahis par eux.

En cultivant cette médiation intérieure, nous découvrirons comment observer le monde avec plus de lucidité et de discernement sans être submergés par les conflits qui nous entourent. Le médiateur intérieur ne fait pas disparaître la guerre ni l’injustice, mais il nous permet de ne pas leur ressembler. Il nous aide à transformer la peur en vigilance, le stress en lucidité, et la colère en une énergie capable encore de chercher des ponts là où tout semble vouloir dresser des murs.

Ô Moi-Médiateur, sois le pont que je cherche en moi !

Rabih S.Sfeir
Avocat à la Cour – Barreau de Beyrouth- Liban
Médiateur – Compliance Advisory Office(CAO)- World Bank OMBUDSMAN
Médiateur – Formateur -International Mediation Campus-Consensus

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