Hervé Chavas : Une expérience unique de médiation

Hervé Chavas, médiateur, nous embarque dans les coulisses d’une médiation réalisée pendant le confinement.

Les circonstances ont fait que j’ai débuté une médiation conventionnelle tout juste avant le confinement et que j’ai pris l’initiative de la poursuivre à distance. Cinq personnes d’une même équipe, empêtrées depuis deux ans dans un conflit sans issue, avaient accepté, à l’invitation de leur employeur, la solution de la dernière chance.

La situation s’annonçait délicate…

J’avais organisé une première rencontre en plénière, dès 9h00 sans limite de temps, sur place et en terrain neutre. J’étais au soir de cette séance qui avait duré toute la journée. Je me disais à moi-même que je n’avais pas forcément fait tout très bien.
Une litanie de reproches s’abat au fil de la matinée sur une seule personne, un procès en sorcellerie que je cherche à canaliser. Cette dernière prend finalement la parole pour dire combien elle est meurtrie.
Je propose une pause déjeuner en donnant rendez-vous pour des apartés en début d’après-midi. Même scénario, mêmes complaintes et accusations pour les uns, même violence verbale, la 5ème personne est toujours sous le choc mais elle garde son calme, tout en étant profondément désolée.

La crise enfle !

Vers 16h00, je leur propose de les revoir en plénière, 45 minutes tout au plus tant les échanges restent tendus. En quelques minutes, l’incendie redouble et menace de tout embraser. Je prends la parole pour dire combien je suis épuisé par tant de ressentiments et de reproches et combien je les sens dans une séquence mortifère. Pour en sortir, je leur conseille de passer du ‘’Tu qui tue’’ au ‘’Nous’’, de ne plus insulter le passé et de se projeter dans l’avenir et aussi de tout faire pour reprendre la main ensemble. Toutes acceptent le principe de se revoir dans les 15 jours. Je les quitte en leur faisant remarquer que ces séances sont une chance unique de se réconcilier, que nous ne sommes qu’au début d’un processus et, surtout, qu’il faut se faire confiance.

Le doute s’installe, le confinement fige la situation.

Deux jours plus tard, la personne qui a été la cible de toutes les critiques me contacte : « Vous n’auriez jamais dû accepter qu’on me remette en cause de cette manière, votre méthode est discutable, cela me fait très mal ». Je lui explique ma démarche fondée sur l’idée que la médiation est « un espace pour donner la parole au cri » selon l’expression de Jacqueline Morineau pour qui « la violence est le fruit de la souffrance ». Je lui présente mes excuses puisqu’elle estime que j’ai mal conduit le processus. Je l’assure que la tension est appelée à s’apaiser et que j’y veillerai.

Deux jours après cet échange, la France se cadenasse, j’apprends que les cinq protagonistes ont été placés en télétravail dès le soir de la séance plénière. Je leur propose dans la foulée de poursuivre la médiation à distance et par téléphone, dans une 1ère séquence en autant d’apartés que de protagonistes, dans une 2nde séquence en plénière par conférence téléphonique.

 Tout bascule…

Je suis à ma table de travail, confortablement installé, avec vue sur une belle campagne, en tenue décontractée, pour cinq apartés d’1h30 répartis sur plusieurs jours. Je perds mes repères habituels. Et pour la 1ère fois, le stylo à la main. Sans trop réfléchir, je vais me mettre à tout noter des échanges. Mes interlocuteurs me disent être chez eux, dans leur salon, leur jardin, face à la nature, peut-être en train de déambuler, je ne le saurai pas, une jeune enfant s’invite. Ces échanges sont autant de rencontres sensibles, intenses, dans l’interrogation, le doute, la prise de conscience et même avec un peu de légèreté. Une sorte de pause au bord du chemin, chacun recharge ses batteries. Calmement s’opère un travail de construction, de reconstruction, il y a une respiration douce qui ne coupe pas le souffle.

Nous sortons tous apaisés et confiants de ces apartés. Tous se disent désireux de poursuivre en plénière, « mais pas tout de suite, il faut qu’on absorbe ». Ma seule consigne : se projeter dans le futur, imaginer comment ils voudront retravailler ensemble, eux qui ont été comme ‘’confinés’’ deux fois. Nous nous donnons rendez-vous 15 jours plus tard.

« Oui, on est d’accord pour travailler ensemble et faire la paix »

Deux heures d’échanges sont prévues pour cette conférence avec pour seules règles : se respecter soi-même en respectant les autres et ne s’autoriser à prendre la parole que lorsque celui qui parle aura dit : « j’ai terminé ».
Je me suis personnellement préparé, en relisant attentivement toutes mes notes, ce que je ne fais jamais puisque d’ordinaire, je n’écris rien. Cette relecture s’avérera précieuse.
La plénière s’ouvre dans la bonne humeur, chacun est heureux de se retrouver d’une si drôle de manière. Spontanément, les personnes s’entendent pour « s’interdire tout dénigrement, reconnaître la part de chacun dans le collectif, se poser un petit peu en prenant du temps, un peu à la manière de cette médiation : on est amené à parler, on a envie d’être bien au travail, d’agir intelligemment ». Le lien est donc rétabli, l’envie d’agir ensemble les traverse de nouveau, une personne propose de faire une conférence téléphonique dans les 15 jours, « un thé ou un café à distance, une cellule d’écoute qu’on organiserait pour nous seuls, quelque chose de plus intime qu’une réunion de travail, pour se demander comment ça se passe avec de la chaleur humaine, créer un lieu où l’on puisse en toute confiance parler comme on le fait ici. Mais il faut que cela corresponde à un vrai désir de continuer ensemble. Êtes-vous d’accord ? ». Et c’est un oui unanime qui conclut cet échange qui aura en fait duré 2h45. Je me suis éclipsé. A peine aurai-je vu ces personnes, mais combien je les ai écoutées, il n’en fallait probablement pas plus.

Quels enseignements, à ce stade, tirer de cette expérience ?

Par le canal du téléphone, la médiation a donné la parole à la part bonne de l’individu. Les regards, mais aussi les gestes accusateurs ont été remisés, les paroles se sont comme apaisées, les silences, jamais pesants, ont relié les mots, les pensées, les personnes. Je pense ici à David Lynch* pour qui « le son peut peindre un tableau qu’on ne pourrait pas obtenir avec des caméras. La voix, ça peut être comme de la musique. Et puis il y a les silences, l’orchestration des silences, combien c’est intéressant l’espace entre les mots ».
Une médiation à distance est donc possible, même si la rencontre physique est d’une valeur incomparable. Mais j’ai à l’esprit que le son, davantage que l’image vidéo désormais tellement banalisée, permet de solliciter l’imaginaire de chacun.

Par Hervé Chavas.

 *David Lynch, LA GRANDE TABLE CULTURE par Olivia Gesbert, France Culture, 10 juin 2020
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-dete/les-meditations-de-david-lynch

Hervé CHAVAS
Médiation, Conseil & Formation
Médiateur près la Cour d’Appel de Paris
Maître de conférences associé, CIFFOP, Université Paris 2 Panthéon Assas