Médiation scolaire – Dépasser le rapport de force pour créer du lien entre les élèves

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(Inter-médiés N°1)

Psychologue de formation, Corinne Nonin est directrice de l’Aroéven* de Rouen. Depuis 1996, elle accompagne les écoles dans la mise en place de la médiation par les pairs à l’académie de Rouen. En 2014, elle a participé avec Sylvie Condette (maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Lille 3, faisant partie de l’équipe Profeor du laboratoire de recherche en éducation CIRE), à la rédaction du livre La médiation par les élèves. Enjeux et perspectives pour la vie scolaire, qui fait le point sur la médiation par les pairs.

Inter-médiés : pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Corinne Nonin : J’ai intégré l’Aroéven en 1990. Ensuite, j’ai rencontré Jean-Pierre Bonafé-Schmitt, sociologue au CNRS, qui menait une recherche-action sur la médiation par les pairs dans les banlieues de Lyon et Rouen. Nous l’avons sollicité au sein de l’Aroéven pour intervenir et animer des séminaires de formation à la fédération nationale. Son travail me passionnait et j’ai continué à le suivre pour me documenter et me perfectionner, afin de me lancer dans la médiation par les pairs avec de bonnes bases. Ma première intervention a eu lieu dans le collège Georges Braque de Dieppe. C’est ainsi que j’ai formé la première équipe d’adultes et d’élèves, que j’ai ensuite suivie pendant deux ans. Par la suite, plusieurs collèges ont fait la demande. Aujourd’hui, une vingtaine d’établissements font appel à nous pour mettre en place le dispositif de médiation par les pairs dans leur académie. Nous avons également la reconnaissance et l’appui du rectorat, ce qui nous aide énormément dans notre travail.

En quoi consiste le dispositif de médiation par les pairs ?

On intervient toujours à la demande des établissements à qui on a déjà distribué des brochures avec des propositions d’intervention. Il faut tout d’abord établir un diagnostic sur le climat scolaire. On propose une heure d’information sur le dispositif de médiation, en essayant de rencontrer le maximum de personnes dans l’établissement, en incluant les parents. Dès que le projet est validé, inscrit dans le projet pédagogique de l’établissement et voté par le conseil d’administration, on constitue une équipe de volontaires. Ensuite, on forme les adultes accompagnateurs sur une journée. Ils vont faire à leur tour une sensibilisation dans les classes. Après, ils font appel à des volontaires et leur font passer des entretiens de motivation. Le but étant de constituer une équipe diversifiée (mixte, bons et mauvais élèves…) de douze élèves au maximum, de tous niveaux pour la diversification, car la qualité de la formation en dépend. Il ne s’agit pas de sur-responsabiliser ces derniers. Attention, danger ! Il ne faut pas leur faire porter des casquettes ou des étiquettes de médiateur.

Une fois l’équipe formée, on refait une journée de formation et d’information pour expliquer ce qu’est la médiation par les pairs et le déroulement du processus. En général, ce sont les adultes qui, au besoin ou à la demande des élèves, dirigent vers la médiation. L’essentiel étant d’être très réactif. Les élèves formés vont suivre une demi-journée de simulation et de jeux de rôle, pour les mettre en situation.

La méthode Aroéven consiste en un entretien avec les élèves en conflit l’un après l’autre séparément, puis les deux ensembles. En appliquant les outils d’écoute, de reformulation et sans proposer de solution. Tout le processus se faisant, bien sûr, sous la supervision d’un adulte accompagnateur. C’est pourquoi l’implication des adultes est très importante. Le plus souvent, ce sont des enseignants formés présents sur place qui interviennent, c’est plus facile à gérer.

Il faut compter un an de préparation et d’organisation. Mais, en général, avec les mises au point régulières et la supervision, qui à nos yeux est très importante, il faut trois ans pour éviter les dérives. À nous de bien expliquer son intérêt, car le but au final est d’apaiser le climat scolaire et de diminuer les conflits.

Une fois mis en place, le dispositif ne peut pas fonctionner correctement s’il n’y a pas de suivi. C’est pourquoi l’Aroéven en fait tout au long de l’année pour s’assurer qu’il n’y a pas de dysfonctionnements. À Rouen, l’Aroéven est en lien permanent avec l’inspecteur académique qui suit de très près nos actions et qui insiste sur la « supervision » et l’importance de faire régulièrement un bilan.

D’autres actions sont-elles menées en parallèle dans l’établissement ?

On essaye de prévoir des projets avec les élèves sur le thème du climat scolaire en animant des ateliers théâtre, de montage de clips vidéo ou de créations d’affiches sur le thème de la médiation. Ceci pour faire vivre le dispositif et valoriser les élèves. Ça permet aussi de redynamiser les équipes d’enseignants accompagnateurs et des élèves si ça s’essouffle.

Quel bilan de cette expérience sur le terrain tirez-vous aujourd’hui?

Je peux dire aujourd’hui que le bilan est positif pour l’Aroéven. On a une vingtaine d’établissements dans lesquels on a installé le dispositif de médiation par les pairs, avec des retours très enthousiastes et encourageants. Je peux vous donner l’exemple d’un collège où l’on a mis en place ce système. Ils viennent de faire cinquante médiations dans l’année, et l’on peut dire qu’on atteint 100 % de réussite !

On a une reconnaissance au niveau national. D’ailleurs, on a reçu en 2011 le prix de l’innovation éducative remis au forum des enseignants innovants. Et le ministère de l’Éducation a réalisé un clip vidéo sur la médiation qu’on peut voir en ligne sur Eduscol.

En ce qui concerne le bilan des médiations sur le terrain, on a beaucoup de mal à mesurer quantitativement, on se base pour le moment sur des indicateurs qualitatifs. Les retours sont très positifs au niveau des élèves médiateurs. On note une amélioration des comportements et l’acquisition de compétences sur la prise de parole, l’estime de soi, la gestion et la reconnaissance des émotions. Par conséquent, des liens très forts se créent avec les adultes accompagnateurs, ce qui se reflète sur le climat scolaire. Sylvie Condette, chercheur, en se basant sur des indicateurs qualitatifs, note beaucoup d’apaisement et des bonnes relations entre élèves et adultes au sein de l’école.

Il reste une étude statistique et quantitative, en cours de réalisation par trois chercheurs (1), sur « l’impact de la médiation par les pairs sur le climat scolaire, y aurait-il un climat plus serein et une meilleure relation adultes/enfants ? ». On aura les résultats cette année.

Quels sont les bénéfices de la médiation par les pairs ?

D’après les retours qu’on a sur le terrain, on peut dire que l’exercice de la médiation apporte beaucoup d’amélioration au niveau de la communication orale chez les élèves. Ils prendront facilement la parole devant une assemblée alors qu’ils avaient beaucoup de mal auparavant. Ils auront plus confiance en eux et une meilleure estime d’eux-mêmes. Notamment les élèves qui ont des problèmes de comportement. Et des chefs d’établissement nous font également part d’une amélioration du climat scolaire par le règlement rapide des petits conflits. Même les adultes sont ravis, car ça leur permet de créer des liens avec les élèves et entre eux en travaillant sur des projets communs.

Plus on démarre tôt et plus l’on voit les effets bénéfiques sur le terrain. On a commencé à adapter le dispositif au primaire. Je travaille actuellement sur un projet avec les maternelles sur des ateliers de reconnaissances des émotions.

La médiation par les pairs est-elle reconnue aujourd’hui par l’institution ?

L’éducation nationale a fait beaucoup de progrès. Aujourd’hui, parmi les missions du CPE (conseiller principal d’éducation), il y a la promotion de la médiation par les pairs. L’Aroéven intervient, justement, dans la formation des CPE sur les compétences psychosociales, l’estime de soi… On est sollicités pour former les enseignants à « comment prendre en compte la parole de l’élève ? » et à la médiation par les pairs qui améliore la maîtrise de la langue par l’enrichissement du vocabulaire. Car, pour être médiateur, il faut utiliser tout un panel de nouveaux mots et la communication orale va de ce fait s’améliorer. Ce qu’il faut retenir, c’est que les choses évoluent. Je suis très optimiste, à condition qu’on puisse intervenir dans la formation initiale des enseignants, car pour l’instant, on ne fait que de la formation continue sur la base du volontariat.

On a également collaboré, il y a quelques années, à la délégation ministérielle pilotée par Éric Debarbieux pour un travail de réflexion sur la médiation, qui a abouti à la naissance de la charte de la médiation par les pairs. Il est de notre responsabilité de ne pas perdre la reconnaissance et la confiance que l’institution nous accorde. Notre but n’étant pas de faire du chiffre, la qualité pour moi prime sur la quantité. Il faut qu’on soit irréprochable, car la médiation n’est pas un jeu.

L’enjeu, aujourd’hui, est de faire participer tout le monde, les équipes éducatives comme les parents et les élèves, en vue d’améliorer les relations adultes-jeunes et de défendre les valeurs démocratiques.

Propos recueillis par Joëlle DUNOYER

*Aroéven (Association Régionale des Œuvres Éducatives et de Vacances de l’Éducation  Nationale).
*Foeven (Fédération des Aroéven)

(1) Étude sur la médiation par les pairs sur treize établissements en France, menée par trois chercheurs dont Sylvie Condette, Loïc Clavier chercheur et directeur de l’ESP de Nantes, et Agnès Leprince, maître de conférences à l’université de Rennes.