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Gary Friedman un pionnier de la médiation

(Intermédiés N°3)

Gary Friedman, un pionnier de la médiation outre-Atlantique.

De passage à Paris, Gary Friedman nous a accordé une interview exclusive pour parler de son dernier livre « En soi, vers l’autre » paru chez Médias & Médiations, mais aussi de méditation et de son engagement pour les autres à travers les formations qu’il dispense partout dans le monde.

Inter∞médiés : avocat destiné au barreau, comment votre histoire avec la médiation a-t-elle débuté ?

Gary Friedman : j’étais effectivement avocat à la Cour sur la côte Est des États-Unis, dans le Connecticut, avec mon père et mon oncle, et c’était un travail très excitant. Cependant, au bout de cinq ans de pratique, j’ai senti que je n’aidais pas les gens comme je le voulais. Nous étions dans un système disant qui avait raison, qui avait tort, et une décision était finalement prise. À mon sens, cela ne répondait pas à la véritable situation des gens. Certaines affaires pour lesquelles j’intervenais en tant qu’avocat me laissaient au final un goût amer. Quand je devais contre-interroger quelqu’un à la Cour par exemple, j’avais un pouvoir immense. Personnellement, tout cela commençait à me peser énormément. Comme si je voyais le monde se dessiner à travers ce cadre du vrai et du faux, du plaidoyer où l’on est unilatéralement d’un côté ou d’un autre… Ce n’était pas bon pour moi. J’ai vendu ma maison, je suis monté dans ma voiture avec mon chien et j’ai roulé de la côte Est à la côte Ouest. Je voulais en finir avec la loi et ce genre de vie.

Vous avez décidé de tout recommencer ?

Je ne savais pas ce que j’allais faire, c’était très excitant et effrayant à la fois. Sur la côte Ouest, je me suis lancé à corps perdu dans tout ce qu’il s’y passait. On était dans les années 1970, beaucoup d’expériences étaient menées dans de nombreux domaines, en psychologie, connaissance de soi et travail personnel. C’était très puissant. Je me sentais toujours lié à la loi, mais une partie de cette étude en profondeur m’a permis de réaliser que peut-être le problème ne venait pas de moi, mais de la façon dont la loi était pratiquée. Il devait y avoir une autre façon de procéder, plus aidante. C’est à ce moment que j’ai rencontré Jack Himmelstein (1) et que nous avons commencé à travailler ensemble. La première chose que nous avons entreprise a été de changer l’éducation légale, avec l’aide financière de l’Institut national de la santé. Nous avons organisé des programmes d’été, ils ont eu beaucoup de succès et, quelques années plus tard, nos financeurs sont revenus pour nous demander plus. Nous avons alors décidé de tenter l’expérience dans mon cabinet d’avocats. J’avais une réputation d’avocat bizarre (rires), mais j’étais à fond dans cette expérimentation d’une autre façon d’intervenir dans les conflits. C’est comme ça que tout a débuté.

Est-ce que vous parliez déjà de médiation à l’époque ?

Non ! Je n’avais encore même jamais prononcé le mot. Personne ne l’utilisait, pensant que c’était juste le fait de se tenir au milieu. Un des premiers couples à venir me consulter pour un divorce m’avait demandé de l’aider et, ne sachant pas comment procéder, j’ai décidé d’être l’avocat de l’un pendant que l’autre serait son propre avocat. La dame m’a alors dit : “Je pensais que vous étiez vraiment différent des autres, pourquoi ne pas nous aider tous les deux à traverser cette épreuve ?” C’est là que j’ai tenté pour la première fois d’être au milieu. Finalement, nous avons trouvé la façon de procéder, nous tenions quelque chose. Très rapidement, beaucoup de gens sont venus me voir, n’aimant pas ce pouvoir que les avocats avaient sur eux. Ils voulaient être plus libres et plus responsables. Pouvoir prendre leurs propres décisions. Néanmoins, ils avaient besoin d’être guidés.

On a l’impression que c’est un peu magique, mais ça a dû être dur pour vous ?

Oui, c’était dur, c’était même très dur et c’était difficile pour les médiés également. Je ne savais pas comment faire, mais je n’étais pas seul, j’étais en contact avec tous ces professeurs de droit avec qui j’échangeais constamment. Mon partenaire originel, Jack Himmelstein (1), et moi avions créé notre propre modèle de médiation. Lui était excellent dans les pensées abstraites. Quand je faisais une médiation, je l’appelais et je lui expliquais comment j’avais procédé, il me répondait alors par une théorie qui correspondait à ce que je venais de faire. Pour tout vous dire, la théorie est issue de l’expérience (rires), et c’est ce que nous avons fait pendant plus de 40 ans ! Au départ, les avocats étaient contre cette technique, mais commençaient à en parler à leurs clients, leur disant que la médiation était une très bonne idée mais qu’elle n’était pas adaptée pour eux. Ensuite, c’est la Cour qui s’est intéressée à la technique en rendant obligatoire la médiation dans les cas de problèmes de garde d’enfants. La médiation a donc évolué et grandi en s’adaptant et suivant des chemins variés.

Vous avez justement votre propre façon de procéder…

Le plus courant aux états-Unis est le caucus (les médiations en navette). Personnellement, je n’ai jamais pensé que les médiés devraient être dans des pièces séparées. Si nous leur donnons le pouvoir de prendre la décision finale eux-mêmes, pourquoi les séparer ? Quand des avocats médiateurs ont commencé à pratiquer, ils ont aimé cette idée parce qu’elle leur était familière. La méthode des pièces séparées continue dans les cas de conflits commerciaux aux États-Unis. Mais pour moi, ça n’a aucun sens : tout d’abord, ça offre au médiateur un pouvoir immense et surtout, ça empêche les deux parties de trouver un moyen de se sortir du conflit ensemble. À mon sens, c’est plus de l’arbitrage parce que ça laisse à un troisième intervenant beaucoup de pouvoir, spécialement quand, en plus de rencontrer ses clients dans des pièces séparées, le médiateur garde secret ce que l’un lui a dit sans en faire part à l’autre. Je me suis toujours demandé ce qu’on doit faire avec ça… Ça donne au médiateur beaucoup de possibilités de manipulation alors que le plus grand pouvoir de la médiation, c’est celui de la compréhension. Cela dit, l’approche de style caucus fonctionne dans bien des cas. Mais à l’évidence, elle ne permet pas aux médiés de s’approprier l’accord. Mon but à moi, c’est que si je peux vraiment les aider à se parler d’une façon différente et efficace, ils n’auront plus besoin de moi dans le futur.

La compréhension est la clé d’une médiation réussie ?

Pour moi, il y a trois points importants. En premier lieu, si vous voulez trouver un accord avec quelqu’un, vous devez comprendre cette personne, l’accord doit lui convenir aussi bien qu’il vous convient à vous.

Deuxième point – et les gens ne raisonnent pas souvent ainsi – c’est qu’il faut se comprendre soi-même. Qu’est-ce qui est important dans un conflit ? La plupart des gens n’y songent pas, ils sont juste en réaction contre l’autre et n’ont donc pas vraiment réfléchi à ce qui comptait vraiment à leurs yeux et à ce que ce conflit représentait réellement dans leur vie.

Trouver une solution qui satisfasse les deux parties et qui prenne en considération chacune d’entre elles, c’est-à-dire, au-delà de la recherche de compromis, trouver une solution bénéfique pour chacun en comprenant réellement ce qui est important pour les deux, c’est pour moi l’espoir de la médiation et c’est ce qui est difficile à atteindre.

Quels peuvent être les obstacles pour recourir à la médiation ?

Il peut y avoir plein de freins mais, selon moi, le principal obstacle est quand les personnes ne sont pas motivées pour suivre ce chemin vers l’entente et la compréhension. On ne peut pas les obliger, la coercition est tout à fait contraire à notre approche en médiation. Il faut être réaliste et admettre que la médiation ne peut pas correspondre à tout le monde.

Il ne faut pas diviser le monde entre les bons qui ont recours à la médiation et les mauvais qui vont en jugement. En médiation, il y a une opportunité formidable de comprendre ce qu’il s’est passé dans le conflit qui nous oppose à l’autre, d’être compris aussi et d’avoir un réel échange avec l’autre. Mais le vrai danger serait d’arriver à un accord qu’on regretterait plus tard, de sacrifier la justice au prix de la paix et de l’harmonie. Être en désaccord, s’opposer l’un à l’autre est essentiel et tout aussi important que d’arriver à un accord. Ça demande beaucoup de courage et d’implication personnelle. Ce n’est pas fait pour tout le monde.

Un des sujets de votre dernier livre est la gestion des émotions dans l’espace de médiation. Dites-nous tout !

Il est important qu’un médiateur puisse accéder à lui-même pour voir ce qu’il se passe en lui au cours de la médiation. Souvent, les médiateurs ressentent plus ou moins d’affinités ou sont irrités par une personne et repoussent toutes ces émotions par souci de neutralité : je ne peux pas être d’un côté ou de l’autre. Le problème, c’est qu’en face, les gens le sentent. C’est la thèse de mon dernier livre : en tant que médiateur, au lieu de m’éloigner de mes propres émotions, je pourrais me diriger vers elles. Pourquoi ? Quand je fais ce travail sur moi-même, je le fais pour mieux aider les deux parties.

Nous utilisons notre mauvaise impression en l’identifiant et en l’examinant. Une fois que nous avons compris ce que cela a touché en nous et grâce à cette introspection, nous pouvons la mettre de côté pour nous intéresser aux médiés. Ce chemin que nous faisons pour aller au plus profond de nous-mêmes pourra nous guider vers eux et nous permettre d’être dans une posture de plus grande ouverture. Les parties le ressentent et cela adoucit leurs propres sentiments, leur permettant ainsi de se connecter l’une à l’autre.

Ce n’est pas le modèle de médiation le plus populaire parce que, si c’est difficile pour le médiateur qui travaille dur, ça l’est également pour les parties et leur éventuel conseil qui ne peut pas intervenir dans le processus : il doit être dans une pièce où des choses difficiles se passent sans avoir le contrôle de la situation.

Concrètement, comment cela est-il réalisable ?
Avez-vous une recette ?

Ah… Bonne question ! C’est un processus qui prend du temps. C’est un entraînement et je ne parle pas simplement d’assister à quelque 30 ou 40 heures de stage et de dire à la fin : “Ah oui, je l’ai fait !”

Un jour où je me trouvais avec Norman Fischer (2) dans un centre bouddhiste, je lui ai fait part de mon immense frustration. Je n’arrivais pas à enseigner aux apprentis médiateurs comment se comprendre soi-même au cœur du conflit. Il m’a répondu que j’avais moi-même trouvé mes réponses en pratiquant la méditation depuis des années et il m’a proposé d’élaborer ensemble un programme intégrant la méditation.

Nous voyons tous ces boutons qui sont enclenchés en nous… Peut-être qu’au début, nous ne saurons pas quoi en faire. Avec le temps, ce concept nous deviendra plus familier : “Ah tiens, voilà ma vieille amie la peur !” Et face à quelqu’un d’agressif, on se dira : “Bien sûr, je sais de quoi il retourne, cette personne m’évoque mon père…” Le temps de réaction entre le moment où je suis troublé et le moment où je peux utiliser ce trouble pour le rendre utile et pour avancer est raccourci. C’est pourquoi nous avons développé ce programme, et nous nous rendons dans le monde entier pour l’enseigner. Norman a mis au point en parallèle le programme de méditation Everyday zen qui aide beaucoup de gens à trouver la paix intérieure dont on a tous besoin pour affronter les conflits.

Nous ouvrons une porte et ce que nous trouvons derrière devient une part intégrante de notre vie et de nos réactions au quotidien. Médiation et méditation, au-delà de la typologie, sont imbriquées, unies par un lien très étroit.

Vous parlez beaucoup de laisser la place aux émotions, qu’en est-il de la neutralité, a-t-elle sa place en médiation ?

Je ne crois absolument pas à l’objectivité. Ce n’est pas possible en tant qu’être humain d’être neutre et objectif, surtout pas en médiation. Je suis subjectif quoi qu’il arrive ! Souvent, on entend par neutralité le fait de garder ses distances, surtout ne pas s’impliquer. Mais quand vous gardez vos distances, ça ne peut pas fonctionner avec vos interlocuteurs. Il ne se passe rien. Moi, je lui donne le nom de neutralité positive, c’est quand je m’engage à être là pour les médiés et aussi proche que possible de l’un que de l’autre, je reste alors en connexion. Je fais de mon mieux et je le fais savoir pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté.

S’il fallait choisir une qualité essentielle du médiateur, laquelle choisiriez-vous ?

Le courage ! Être prêt à affronter les êtres humains sans avoir peur du conflit. Et j’en ajouterais une, pour moi évidente : la motivation. Un jour, on m’a posé cette question : “Mais pourquoi diable faites-vous cela ? Vous n’avez pas assez de problèmes dans votre vie pour vouloir vous occuper de ceux des autres ? Ce sera ça, votre vie professionnelle ?” Et ma réponse a été très profonde, car on ne peut se limiter au superficiel. Ceux d’entre nous qui sont concernés par ce travail savent qu’il y a des raisons lointaines et profondes, souvent dans notre propre histoire familiale, qui font qu’on essaie d’arranger les choses. C’est la légende du soigneur blessé : aider ceux qui souffrent du même genre de blessures guérira les nôtres. 

Qu’est-ce qui vous permet de rester motivé ?

Quand les gens viennent me voir envahis de tristesse, parfois de désespoir et de colère et qu’ils sont prêts à m’ouvrir leur part intime et leur vie d’une façon sincère, cela me touche. Je le prends comme une chance inouïe de travailler avec eux et de les aider à traverser les épreuves d’une manière concrète. Quand j’entre dans une salle de médiation et que les gens m’attendent, je réalise combien tout cela est spécial. C’est presque hors du temps (de ma vie quotidienne). C’est un privilège que les autres me font en demandant mon aide, et je me dois de donner le meilleur de moi-même. C’est ce qui, pour moi, maintient l’envie de médiation.

Propos recueillis par Joëlle Dunoyer
Traduction : Catherine Ferrant

Un grand merci à Adeline Guilhen de Mediation Studio qui a tout mis en œuvre pour que cette rencontre se fasse dans les meilleures conditions.

(1) Jack Himmelstein est professeur de droit et avocat, co-fondateur du modèle de médiation basé sur la compréhension.
(2) Norman Fischer est moine bouddhiste, professeur de philosophie Zen. www.
everydayzen.org

Portrait: Guy Escalettes médiateur indépendant – Son parcours – Place de la médiation en France

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(Inter-médiés N°1)

Diplômé de l’Ifomene en 2009 et médiateur indépendant depuis six ans, Guy Escalettes nous dévoile la richesse de son parcours, et nous donne son avis sur la place de la médiation en France et dans le monde.

Je suis venu à la médiation complètement par hasard. Je viens du monde de l’entreprise, où j’ai travaillé pendant quinze ans en tant que responsable d’un service export.

En 2007, je cherchais une nouvelle activité. C’est à cette époque que j’ai entendu parler de la CNV. Je m’y suis formé et j’ai rencontré un médiateur bénévole au pénal. Je ne connaissais rien à la médiation, ce mot n’était jamais parvenu à mes oreilles.

Quand cet homme m’a expliqué ce que c’était, ça m’a fait comme un flash. J’ai tout de suite su que j’avais trouvé ma voie, que je voulais être médiateur. Cette personne travaillait au CMFM et pratiquait la médiation pénale humaniste. Je me suis renseigné sur tout ce qui se faisait en la matière. À l’époque, il existait plusieurs possibilités de s’y former. J’ai choisi le CMFM pour apprendre la médiation de type pénal humaniste, puis l’Ifomene pour une formation généraliste. J’ai fait les deux écoles en parallèle, pendant un an. Par un hasard bien organisé, je me suis retrouvé parmi les premiers médiateurs intervenant à la cour d’appel de Paris. À l’époque, les chambres sociales commençaient à mettre en place le dispositif de médiation. C’est un petit monde, et à ce moment-là, il l’était bien davantage. J’ai commencé grâce au bouche-à-oreille. Je me suis ensuite installé en libéral, en 2010.

Je travaille régulièrement. Le développement de la médiation est exponentiel. On le voit au nombre de personnes qui s’y forment. L’Ifomene est en train d’exploser sous le nombre de ses étudiants ! La possibilité de pratiquer se multiplie de façon extrêmement large, notamment dans le monde de l’entreprise où j’interviens régulièrement, ainsi que pour les associations, les institutions et l’administration. Tout le monde s’y met. D’ailleurs, l’État commence à lancer des appels d’offres dans toute la France, afin d’assurer le recours à la médiation dans la transition de tous les ministères. Plus aucune institution publique ne s’en passe. Il y a donc de plus en plus de travail pour les médiateurs. Il reste néanmoins difficile d’en vivre, nombre de médiateurs en entreprise sont également coaches, formateurs ou consultants. Ils ajoutent juste la médiation à la liste de leurs compétences. Il va falloir encore un peu de temps avant qu’elle ne soit lucrative.

La médiation est une question d’état d’esprit. Ce n’est pas juste une activité ponctuelle. Je la vois comme un métier de mission et de vocation. On sera déçu si on ne l’exerce que pour faire un bon chiffre d’affaires. C’est nécessairement une activité qui vous touche et pour laquelle on sent un appel. Toutes les personnes que je rencontre dans ce monde sont passionnées. Je me considère comme un « médiateur du quotidien », pour citer Jacqueline Morineau. On devient vraiment médiateur quand on arrive à agir également avec ses parents, ses enfants, ses amis.

Une traînée de poudre

Même si nous ne sommes pas les pionniers de la médiation des années 1980-90, nous sommes dans la vague de ceux qui sont en train de l’organiser. Le monde entier s’y met.

À ma connaissance, tous les pays membres de l’ONU veulent instaurer le recours à la médiation dans leur système judiciaire. Ce qui veut dire que, parmi les sept milliards d’individus sur cette Terre, tôt ou tard, l’un deux, s’il a un conflit, sera nécessairement en contact avec un processus de médiation. Depuis cinq ans, elle se répand comme une traînée de poudre. En 2010, quand j’ai commencé à pratiquer, on n’en entendait jamais parler. Quelques années après, impossible d’écouter un sujet à la radio ou à la télé sans qu’on n’ait fait appel à un médiateur, quel qu’il soit. Néanmoins, à ce jour, il existe probablement plus de médiateurs qu’il n’y a de médiations. L’Europe est en train de préparer une directive sur la formation des médiateurs, ce qui va cadrer la pratique. Tout s’organise de façon officielle.

J’ai travaillé pour le juge de l’exécution quand j’étais à la cour d’appel. Je suis intervenu dans des conflits vieux de plus de vingt ans…

Dans ces cas-là, les juges savent très bien que la justice seule ne solutionnera jamais le problème. Elle n’est pas suffisante.

La médiation permet de régler les différends de façon bien plus ample que ne le ferait la justice, qui règle en droit. D’un juge à l’autre, une décision peut varier pour la même affaire. En médiation, on fait intervenir toutes les sphères en jeu : personnelle, familiale, légale. Ainsi, on peut arriver à prendre en compte le conflit dans sa globalité.

Un médiateur doit-il être un spécialiste du droit du travail, s’il exécute sa mission dans une entreprise ou un spécialiste de la copropriété, s’il intervient dans un conflit dans ce secteur d’activité ? Depuis ma formation au pénal, je dis non ! Au pénal, nous rencontrons tous les cas possibles. Ils sont strictement liés à la relation, peu importe le contexte. Tant qu’on ne traite pas la relation, on ne résout pas le conflit. D’ailleurs, la négociation seule, à mon sens, ne règle pas un litige. En même temps, le médiateur peut porter un intérêt particulier à un domaine plutôt qu’à un autre, dans lequel il se sentira plus à l’aise. La formation du médiateur est vraiment essentielle, ainsi que sa façon d’être. Quand on met les doigts dans un conflit, on ne sait pas où l’on va. On est sur des œufs en permanence, ça peut partir en vrille à tout instant… Le médiateur intègre en lui ce que sont la violence et la souffrance, pour ensuite les mettre au service de ceux qui les vivent à leur tour, devant lui, en séance. Il ne peut pas faire l’économie d’aller toucher ses propres souffrances.

Savoir-être ou savoir-faire ?

J’ai réalisé une médiation en copropriété, avec dix personnes autour de la table. C’était la guerre, les gens hurlaient. Cette agressivité a été salutaire. Après des heures de chaos total, tout s’est débloqué. Le médiateur doit être capable d’assumer une telle violence et de garder son corps et son esprit coordonnés. Il doit rester tranquille, avoir la conviction qu’il va se passer quelque chose susceptible d’apaiser les parties, et doit savoir agir au bon moment.

En formation, faut-il empiler des outils de médiation ou acquérir un savoir-être au-delà de ça, qui permet de se mettre en lien avec les personnes ? Le savoir-faire est important, tout comme le savoir-être.

Je me suis formé à la CNV, outil extrêmement puissant. Je l’ai un peu laissé tomber au profit de la médiation humaniste, mais les deux pratiques sont assez similaires.

J’ai l’impression que Marshall Rosenberg et Jacqueline Morineau ont découvert les mêmes choses au même moment, dans les années 1980. Ça devait circuler dans l’air à cette époque, et deux personnes l’ont capté, chacune de son côté.

Je me suis tourné vers la médiation humaniste, car elle intègre une dimension symbolique qui permet de sortir du conflit et d’atteindre les valeurs touchées. C’est à ce niveau-là que les gens peuvent se rencontrer et se reconnaître. Je me sers beaucoup de la CNV quand c’est très « chaud ». Envoyer un besoin au bon moment peut s’avérer extrêmement efficace.

La médiation « traditionnelle » permet de sortir de l’émotion pour aller vers le besoin, qui reste cependant au niveau psychologique. À mon sens, la solution est au niveau de la symbolique. Les valeurs sont des éléments constitutifs de la personne humaine, pour lesquelles elle est prête à tout transgresser. Elles sont au-dessus de toutes les lois, certains sont disposés à tout détruire pour faire respecter leurs valeurs. Quand un processus permet à une personne de se connecter à ses propres valeurs, elle comprend tout son fonctionnement. Si, par exemple, pour un individu, la liberté est essentielle, il va comprendre que s’il en est privé, sa souffrance sera telle qu’il sera capable de tout remettre en cause pour elle.

Quand je me formais au CMFM, j’ai rejoint l’association « Les Pierrots de la nuit » pour gérer les problèmes de bruit sur les lieux festifs de la capitale. J’intervenais dans les conflits de voisinage entre riverains et clients de bars. Des artistes de rue passaient dans les endroits où les gens font la fête, et proposaient des mini-spectacles afin d’attirer leur attention sur les nuisances sonores, très gênantes pour les riverains. Ces artistes étaient accompagnés d’un médiateur qui calmait les esprits si ça chauffait, et expliquait l’opération. L’association (en partie financée par la mairie de Paris) avait contacté le CMFM. Je m’étais porté volontaire avec un autre médiateur, et nous avons mis en place le système ensemble. Ça a été une sacrée école de médiation ! On dit toujours que, pour bien faire une médiation, il faut un cadre, qu’on met les gens dans une pièce, que tout est hyper sécurisé. Là, je peux vous dire que la sécurité et le cadre : zéro ! Il peut se passer n’importe quoi… Pour apprendre le métier, il n’y a rien de mieux. C’est très impressionnant. Aller vers des gens un peu bourrés et leur envoyer un ressenti ou un besoin pour les détendre, de façon instantanée, il faut le faire. J’ai beaucoup appris de cette expérience qui aura duré un an.

Pour devenir médiateur, je crois qu’il faut « être dedans » en permanence et saisir toutes les opportunités. S’il se passe quelque chose, il faut rencontrer les médiateurs, parler avec eux, foncer dès qu’un projet se fait sans se poser de questions. À partir du moment où l’on se met en mouvement, l’univers se met aussi en mouvement pour nous ouvrir la route.

                                           Propos recueillis par Marion Delisse