Thomas de Maizière, l’homme d’État plaide pour un mieux vivre ensemble

Homme d’État allemand, Thomas de Maizière, né en 1954 à Bonn, est un  juriste formé en Allemagne de l’Ouest.  il passe en RDA en 1990, juste avant la réunification, , travaillant auprès de son cousin Lothar de Maizière, dernier ministre-président du pays. Il dirige la chancellerie de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale entre 1994 et 1998, puis celle de Saxe de 1999 à 2001. À cette date, il est nommé ministre des Finances, puis ministre de la Justice en 2002, et enfin ministre de l’Intérieur en 2004. Il se voit confier des fonctions fédérales en 2005, quand Angela Merkel le nomme directeur de la Chancellerie fédérale et ministre fédéral avec attributions spéciales. Il devient ministre fédéral de l’Intérieur en 2009, puis ministre fédéral de la Défense. De 2013 à 2018, il occupe de nouveau le poste de ministre fédéral de l’Intérieur.

Dans ce numéro nous vous présentons son plaidoyer pour un nouveau consensus de base au sein de la société, paru initialement dans la revue Die Mediation* et traduit par Christel Schirmer.

Notre société moderne tend à se fragmenter de plus en plus. Des communautés et des classes sociales se replient, s’enferment et refusent l’échange avec de larges franges de la population et s’y opposent même de façon inconciliable. Les rapports sont devenus plus rudes. Un discours touchant l’ensemble de la société semble impossible. Il manque un consensus général de base qui définirait comment nous pouvons réussir le vivre-ensemble, dans l’intérêt et pour le bien-être de tous ceux qui vivent dans notre pays. Cela mérite qu’on se batte pour y parvenir.

En avril 2017, j’ai formulé des thèses pour une “culture de référence pour l’Allemagne”.  J’ai essayé de décrire ce qui, pour moi, définit notre société et notre culture dans son essence. Ce qui m’importait, c’était surtout les valeurs “typiques”, les normes et les comportements dans notre pays qui ne sont certes écrits nulle part, mais que nous considérons comme admis et allant de soi. Cette réflexion a déclenché une controverse que je ne vais pas reprendre ici. Mais j’aimerais prolonger le débat avec une idée qui m’habite depuis un certain temps et qui, à mon avis, est d’une importance non négligeable pour la “réussite” d’une culture de référence et – plus que cela – pour la “réussite” d’une société.

Ma question est la suivante : jusqu’à quel point pouvons-nous (encore) être sûrs qu’il existe, dans une société extrêmement complexe telle que la nôtre, de telles règles non-écrites, acceptées et valables pour tous ? À l’époque de la digitalisation et des inquiétudes quant à l’avenir, qu’en est-il de ce “canon du non-négociable”, c’est-à-dire du consensus général de base dans notre pays ?

La fragmentation de la société

Cette question est d’actualité et elle est justifiée. Car à première vue, ce consensus semble ne plus exister : que ce soit sur le net ou ailleurs, harcèlement, attaques et commentaires vulgaires et grossiers fusent de manière éhontée. La police et les secours sont gênés lors de leurs interventions et parfois même attaqués. Dans les stades de football, des vandales incapables de se contrôler menacent et se battent. Des hommes politiques et des journalistes se font insulter et injurier.

En effet, quelque chose s’est cassée dans notre société. Il s’agit justement de ce consensus de base qui détermine ce qui est considéré, de manière générale, comme acceptable et comme inacceptable, ce qui est convenable et ce qui n’est pas convenable.

Les valeurs des différentes communautés qui constituent notre société devraient être, dans l’ensemble, incontestables. Néanmoins, en ce qui concerne le code comportemental qui en résulte, c’est à mon avis discutable.  Il s’agit du résultat d’une évolution que je voudrais définir par le terme “fragmentation” de notre société. Cela signifie que les différents groupes et milieux qui la composent se renferment de plus en plus sur eux-mêmes et perdent ainsi la capacité et les occasions de s’équilibrer et d’interagir.

Certes, cette évolution n’est pas nouvelle. Il est même banal de constater que les êtres humains préfèrent s’entourer de personnes qui leur ressemblent. Et à l’inverse, il n’est pas surprenant non plus que les groupes développent une certaine “conscience de soi” qui, en retour, formate et discipline les individus membres du groupe.

La perte d’influence des institutions

Ce qui, à mon sens, est nouveau, c’est l’écart entre ce qui peut être considéré comme tout à fait normal par un groupe et en même temps considéré comme absolument impensable par un autre. À mon sens, cela résulte du fait que les institutions et les espaces  censés réunir et créer des liens entre les différents groupes perdent de plus en plus de leur influence. Qu’il s’agisse des églises chrétiennes**, des pompiers, des syndicats, des partis politiques ou d’autres encore – toutes ces institutions sociétales et sociales qui permettent la rencontre et les échanges entre jeunes et vieux, riches et pauvres, droite et gauche, se battent depuis des années contre la diminution de leurs membres et de partisans engagés. Il en résulte une disparition grandissante, et forcée, de ces institutions, notamment des territoires ruraux.

Cependant, au fur et à mesure que le nombre et la vigueur de ces institutions sociétales diminue, il devient difficile de maintenir un équilibre et l’interaction entre les différents groupes sociaux.

À cela s’ajoute que les groupes sur les réseaux sociaux fonctionnent en huis clos : au sein du groupe, on reste “entre soi” avec ses visions du monde et ses points de vue. Il existe peu d’échange ou de discussions avec d’autres groupes. Donc, au lieu de se confronter à d’autres opinions, on se conforte réciproquement dans ses propres opinions. Cela contribue également à la fragmentation de la société. Cet effet est appelé “effet de la chambre d’écho”.

À propos de la valeur du consensus de base au sein de la société

Si, de cette manière, une société perd son sens de la communauté, lorsqu’elle n’est plus capable de tisser entre toutes les parties qui la constituent un lien les unissant et porté par tous – donc un consensus de base – le danger guette. Dans cette situation, chaque groupe possède, certes, un code comportemental qui lui est propre, suivi et respecté. Par contre, il n’existe pas de code comportemental commun et général qui unit tous les groupes. C’est la raison pour laquelle j’appelle à travailler de nouveau, plus activement et plus énergiquement sur un tel consensus de base.

Nous ne devons pas compter sur le fait qu’il va s’instaurer tout seul, d’une manière ou d’une autre. Nous devons tous prendre l’initiative de renégocier et d’équilibrer ce consensus de base sans cesse et sans relâche. Nous pouvons le faire en renforçant les institutions qui constituent notre société, en agissant de manière (auto-)critique envers les réseaux sociaux et en imposant des limites.

Tous ceux qui ont des enfants se rappellent des situations où ils ont dit : “Nous ne nous parlons pas sur ce ton.” ou “Nous ne nous comportons pas de cette manière entre nous.” Parfois, lorsque c’est nécessaire, c’est exactement ce que nous devons dire à nos semblables. Nous devons poser des limites. Et c’est nécessaire, lorsqu’on harcèle, incite à la haine, injurie de manière vulgaire, lorsqu’on menace, vandalise et se bat, lorsqu’on insulte et blesse.

*Article paru dans Die Mediation, IV/2018
**La laïcité n’existe pas en Allemagne, les différentes églises sont très impliquées dans la vie quotidienne – NdT

Traduction : Christel Schirmer
Relecture : Ange Ménec